A Kinshasa faire sonner le presque rien, c’est tout artwork 

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Cette carcasse qui roule, c’est le Congo. On ne sait pas où, mais elle va quelque half… » Ces mots de Freddy Bienvenu Tsimba qualifient une de ses emblématiques installations au nom pour le moins programmatique : Encore un effort ! On y entrevoit des corps entremêlés en prepare de pousser une voiture en cale sèche, mise en scène allégorique du quotidien de la survie à Kinshasa. Composée de cuillères et de fourchettes glanées dans les rues de la capitale congolaise par des gamins qui les revendent au plasticien, cette monumentale pièce résume l’artwork de la débrouille qui irrigue depuis des années la création à Kinshasa. Grandi à Matonge, bouillonnant quartier de Kinshasa, l’artiste désormais célébré au-delà de son continent natal entend démontrer ainsi, non sans une pointe d’ironie, ce qu’est devenue Kin la belle : une poubelle à ciel ouvert, où les plus inventifs érigent des œuvres visionnaires d’un monde d’après le chaos. 

Personnage central de System Okay, le documentaire de Renaud Barret qui ausculte cette scène underground, Freddy Tsimba peut être légitimement considéré comme le parrain de ces créateurs hors-norme. « Comme la matière première de ce pays est volée, la inhabitants récupère en deuxième important sa propre matière première, ce qu’on appelle à Kinshasa aussi « le treizième commandement » : « Démerde-toi. Il n’y a personne pour t’aider », résume l’auteur de ce movie manifeste. Renaud Barret ne manque pas de voir dans ces performances le témoignage ô combien vibrant d’une génération d’artistes qui entend éveiller les consciences d’un pays pillé par les multinationales. « Il y a toujours eu la tradition de la récupération, de la transformation dans cette ville. Les musiciens ont dû se débrouiller. Upcycling et recycling, des mots très à la mode en Europe, sont vécus sans références, même si leurs créations peuvent renvoyer à des artistes conceptuels comme les actionnistes viennois. C’est ça la power phénoménale de ce son techno-ghetto !» Automobile si dans ce pur vortex transartistique, on voit un Kongo Astronaute déambulant et un performer fracassant à coup de masse les objets de grande consommation, on ne peut manquer de songer aux musiciens qui, eux aussi, ont érigé en méthode Coué cet artwork de la récupération pour construire une bande-son faite de beats et de brocs.

Bebson de la rue, le Géo Trouvetou de Kinshasa

Tout a commencé au tournant du millénaire avec une espèce de Géo Trouvetou tropical qui entendait « faire sonner le rien ». Automobile si la plupart de ces groupes sont apparus avec la deuxième élection de Kabila, tous ou presque sont passés par l’avenue Kato, le laboratoire à ciel ouvert de Jean-Claude Elemba, plus connu sous le surnom de Bebson de la rue. « Tout ce que je peux faire, c’est en connexion avec l’énergie de la rue », souriait-il voici une vingtaine d’années. A l’époque, encore branché dans le hip-hop, il vient de croiser à Kinshasa la route du Français Jean-Louis Mechali,  batteur érudit, ancré dans l’improvisation qui menait un projet en parallèle de lutheries urbaines à Bagnolet. Cette rencontre va totalement changer la configuration de la musique de Bebson, qui entend « récupérer des objets de la vie pour créer une bande-son originale de la ville ». En d’autres termes il met en place une écologie sonore qui s’ignore, ou plutôt s’invente, in situ. « Le son, c’est l’écoute. Je travaille cette matière première pour créer des sonorités différentes, une gamme qui ressemble à notre ville. »

Ce sera tout l’enjeu de Fulu Miziki, texto « la musique des poubelles » en lingala. « On peut faire pousser des fleurs à partir de ce merdier. Chaque matin, je sors avec mon sac pour récupérer des trucs qui serviront à construire mes devices. » Danseur/rappeur de la première heure, membre des cultissimes Trionyx, groupe fondé par Bebson de la rue, Pisko fut l’un des premiers activistes auprès de ce dernier, pratiquant cette forme de récup’ artwork, spontanéiste et DIY. Un quart de siècle plus tard, il a créé d’étranges machines à sons, un instrumentarium aussi unbelievable que la bande originale – un fatras de beats et de bidons, de cling et de clang – est désormais imparable, comme une métaphore surréaliste, qui permet de s’immerger dans le chaudron qu’est Kinshasa.

Woman Aicha et Fulu Miziki au Nyege Nyege Pageant 2019

Fulu Miziki, fake airs de superhéros du ghetto

Sacs plastique en pagaille, canettes en tout style, pneus éreintés, carcasses éventrées, tout ce que peut déjecter une mégalopole d’une quinzaine de tens of millions d’habitants peut être réinjecté dans la musique de Fulu Miziki. Bing bang increase. Tout comme, au second de répéter dans la vaste cour qui leur servait de salle de répétition, au cœur du labyrinthique quartier Ngwaka, à deux pas du zoo, et deux rues du grand marché Zando, ils arboraient des costumes rapiécés et des masques d’animaux imaginaires. De quoi donner des fake airs de superhéros du ghetto, façons Madmax 3.0, à ces héritiers assumés de Simon Kimbangu, le prophète congolais qui défia voici un siècle le pouvoir belge.

Batterie de percussions à base de casseroles et autres ustensiles de delicacies, cordophones bricolés, vibraphone en bouts de plastique agglomérés, vocoders à partir d’un poste de radio et d’un tuyau d’arrosage… L’creativeness donne ici le pouvoir d’inventer d’autres sonorités. « On nous a pris pour des fous. Pour tous, c’était unattainable de faire de la musique. Eux voulaient faire comme d’habitude, bien habillé, musique mascarade, être stylish et élégant sur le podium », reprend Pisko. Lui, choisira la voie inverse : démontrer par le son la impolite réalité d’une capitale au bord de la rupture, où chaque jour constitue une remise en jeu. Et cette esthétique du chaos organique et organisée en une décapante transe post-futuriste, à base de hook addictifs et de boucles acoustiques, tient autant de la résilience que de l’envie de tout faire péter. Ce que disent les chansons qui s’ancrent dans la impolite réalité d’une ville. « Il s’agit de créations collectives, comme une forme de démocratie coopérative », assurait en 2019 Pisko, pas si fou que ça. « Le fou c’est celui qui entrevoit la vérité, voit l’avenir. Moi, je rêve de pouvoir inventer ce que personne n’a fait. »

Kokoko, le son DIY made in Kinshasa

Les Fulu Muziki perpétuent cette foi vers des lendemains autrement illuminés. Afrofuturistes ? Plutôt alertes scruteurs des galères journalières dans ce pays riche de tant de minerais, pauvre à l’excès. Depuis, à défaut de trouver leur juste place sur les scènes congolaises, les Fulu Miziki ont creusé leur sillon en Europe toute à l’écoute. Avant eux, une autre bande de jeunes bidouilleurs a fait parler d’elle de l’autre côté de la Méditerranée. Son nom ? Kokoko, texto Toc toc toc. « On frappe à la porte et même si on nous a pas ouverts, on est déjà à l’intérieur. » Soit cinq Congolais dont la plupart furent partenaires de LoiX avec Pisko, avant de créer leur propre formation, dans le fertile sillon de Bebson de la rue, en s’associant au plus jeune Makara Bianko, atalaku (crieur) qui façonnait dans son lieu, Le Couloir de Bercy, ses rimes acérées sur des rythmes électroniques concassés. Vélo, boîtes en fer, poignée d’accélérateur de moto, machines à écrire… Tout passe tout autant dans leurs mains pour que ça tape ! Et Love Lonkonde qui fut des aventures auprès de Bebson d’ajouter : « On chante la réalité sociale, l’ambiance, la vie réelle, la galère du pays, mais en se cachant pour ne pas avoir de problèmes avec les autorités politiques. Il faut avancer masqué, il faut se protéger. Il faut être stratégique. »

Le premier nom du groupe, lancé en éclaireur sur les pistes occidentales, était l’explicite Slum Robots. Et très vite, leur formule plus adaptée aux oreilles occidentales a su séduire, avec le renfort Débruit, producteur français auto défini comme « explorateur musical » qui a ajouté nappes et couches sonores dans ce bordel ambiant qui lui rappelait le « côté punk funk du New York de la fin des années 1970, et le DIY qui apporte un énergie tout à fait différente avec un truc plus direct dans l’approche électronique. » Sans oublier de mentionner le supplément d’âme de Makara, son penchant pour l’indirect et la distorsion des sons, la sens du bruit et la science du larsen. « Il vit à 200% ce qu’il chante ! C’est comme une batterie chargée à 200 %, au bord de l’explosion. Quand on est à côté, unattainable de ne pas être surmotivé. » Et le producteur de résumer par une formule choc advert hoc : « Kokoko, c’est acoustique, électrique et électronique ! C’est une belle triangulation, où l’on navigue dans les influences de chacun à doses variées, et à travers ces trois sorts de sources sonores. On s’affect et se surprend les uns les autres, de manière très spontanée. »

Certes, mais le réalisateur Renaud Barret, qui les chargea de réaliser la bande-son de son movie, en voit malgré tout vite certaines limites, à l’heure de passer le cap de la scène en Europe. « Le défi, c’est remark retranscrire ce bois qu’ils envoient sans les brider ! Il y a une vraie contrainte de sonorisation, dès qu’il s’agit de mettre sur scène cet instrumentarium instable, où un mi devient vite un fa ! » Leur premier disque, Fongala (autrement dit « la clef », regular vu leur nom), parvient à saisir cette énergie de l’immediate, qui pourrait bien renvoyer à nos futurs chantiers désenchantés. « En Europe certains ne commenceront pas la guitare s’ils n’ont pas tel sort de guitare, ou un album avant d’avoir des subventions and many others. Ça ramollit l’énergie artistique. Ici, il y a une vraie liberté de créer, de faire sans consommer, sans attendre l’argent », se félicitait ainsi Débruit. Comme un nécessaire appel à passer à l’motion directe, corps et âmes enfiévrés sur les pistes noires, dont les soubassements sont une colère sourde, qui gronde dans les graves.

Une longue série de concert events et un disque plus tard, Butu à l’été 2024, des cinq personnages de la formule originelle il ne reste plus du groupe originel que le Kinois Makara Bianko et le Français Débruit. Résultat : les musiques électroniques – notamment le kuduro angolais et le kwaito sud-africain – prennent la place laissée par les ex Slum Robots et la puissance éructive du DIY made in Kinshasa apparaît en retrait.  Pour y goûter, Renaud Barret indique illico de guetter les doux délires zagué, un model qui mixe histoires urbaines, rythmes tapés et bidouillages électro, en attendant que débarque la Nyata Zone, la bande-son cradi-moderne à la gloire des gangs kinois, dont Makara se fait le chantre. 

Maître Tonnerre et ses multiples avatars

En attendant que tous ceux-là débarquent en Europe, on peut aussi se rassasier d’autres déclinaisons de la formule testée et éprouvée par Bebson de la rue. Une des dernières en date est celle de Wilfried Luzele Beki, plus connu sous le nom de Lova Lova (entre autres sobriquets pour celui se match aussi appeler Maître Tonnerre !). Associé aux machines à sons de l’énigmatique Gri Gri, il mène un projet baptisé Article15, qui devrait d’accoucher d’un premier EP à l’été 2025, en référence à la structure du Sud Kasaï qui match sécession. D’autres attribuent cette référence à pour parler du Zaïre. Une selected est positive : cette expression – Article 15 – s’est imposée dans le langage courant aux deux Congo, pour dire qu’il faut se débrouiller pour vivre !

« Ouvrir les yeux va te donner l’envie brutale de les crever !», assène Lova Lova qui avant d’en arriver là, se match connaître dans les rues de la capitale congolaise. Son premier disque, l’autoproduit Kizobazoba (texto « patchwork ») conviait Bebson de la rue et Bernard Morison, un tshegue, ces enfants qui hantent les nuits de Kinshasa et pour lesquels Wilfried assurera plus tard la path artistique d’un disque tout entier, Mokili Na Poche. Précoce rappeur d’église, sapeur « japonais », adorateur du pionnier projet Zazou Bikaye – on y reviendra ! –, dessinateur à ses heures, fréquentant en mode underground les Beaux-Arts et la galaxie des surréalistes Kongo Astronauts – « ceux qui décollent avec de simples feuilles végétales » – né l’année de la mort du chanteur monument Franco, en 1989 – c’est un signe du destin –, Lova Lova a trouvé sa voie en 2014, suivant les conseils du photographe Kiripi Katembo Siku, expertise décédé comme tant bien trop tôt. À l’picture de ce dernier, qui réfléchissait Kinshasa à travers des flaques d’eau, Lova Lova entend de sa voix cassée montrer l’envers du décor, invoquant les esprits des ancêtres qui l’habitent quand il chevauche la scène tel un Solar Ra – un de ses guides spirituels selon ses propres termes –  tropicalisé. «Pour transcender ce quotidien, j’ai créé des personnages qui sont à mes côtés, comme le pharaon dont je porte le costume. Je cherche des sons qui viennent d’univers parallèles, les incarner avec des monstruosités. Le monde est en prepare de s’écrouler, on va peut-être s’en sortir en mode post-apocalyptique. En 2050, l’homme noir deviendra sperme à trigger de l’excès de sexe. Kinshasa sera liquéfiée et les spermatozoïdes supérieurs vont construire la ville du futur, en acier inoxydable. » Forcément cette prédiction prononcée juste avant le Covid bourgeonnant, ça interpelle. « Je ne suis pas un très bon chanteur, mais quand tu es dans la transe, tu transcendes tout ça, les histoires de notes, de gammes. Y’a plus de limites, ça te dépasse ! Tu n’es plus la même personne, les esprits mwotambo viennent t’habiter. »

Kin’Gongolo Kiniata, bande 100% originale 

Est-ce le même état d’esprit qui habite ceux qui avancent sous le nom de Kin’Gongolo Kiniata ? En tout cas, ils incarnent eux aussi tout un artwork de la débrouille et de la bidouille à l’picture des drôles de manières de Bebson de la Rue. «On s’est tous rencontrés chez lui. Les percussionnistes Ducap et Leebruno habitaient dans le même quartier. Moi, je jouais de la batterie dans Trionyx, le groupe de Bebson. J’allais chez lui pour apprendre à fabriquer des devices à base de récupération. Ça nous a donné l’idée de faire pareil », se souvient le guitariste Julien, aka Bébé Mingé. Ils vont ainsi façonner une identité sonore à base de « choses comme le bois, le plastique, des casseroles… » En clair, la formule se fonde toujours sur la même base hérétique.

Des boucles ésotériques, des rythmiques frénétiques, une corde de guitare stratos-féerique, et par-dessus, des chants du style bien perché… Nul doute que ces trentenaires s’inscrivent dans une longue filiation, des tradi-modernes, qui bricolent des bandes-son à base d’devices créés de toutes pièces. Mais aussi de Jupiter, le général rebelle qu’ils reconnaissent comme « un grand frère ». Comme lui, leur « musique est un mélange de sources plus occidentales, comme le rock ou l’électro, et de people traditionnelle de chez nous. Celle du Kasaï, mais aussi d’autres ethnies comme les Bakomo, les Baluba, les Mongo, comme Bebson ou Jupiter, soit les gens de la province congolaise de l’Equateur », précise le bassiste Djino, également chanteur comme tous les autres dans ce grand shaker typique des courants alternatifs qui boostent la création kinoise. 

« Nous avons pris ce nom en référence à une onomatopée des vendeurs de pétrole. À une époque, on avait un sérieux problème d’électricité à Kinshasa. Des garçons déambulaient dans la rue avec un bidon de pétrole pour les lampes et une petite boîte de preserve qui faisait un son bien particulier, kingolo, kingolo. Tous les Kinois connaissaient ça ! C’était comme une alerte ! Le son de la lumière. » Et Kiniata ? « Ça veut dire écraser. Notre however est de faire des choses hors du commun, et de ramener une autre énergie dans ce pays. Nous vivons dans une ville tremendous polluée, le recyclage c’est bon pour la planète. Notre message est avant tout positif. » Et leur plus grand défi, comme tous les autres, « c’est de pouvoir propager cette musique dans notre ville, face à toute puissance du ndombolo (l’avatar moderne de la rumba congolaise, nda)». Certes, mais ils ont fait entendre leur divergence de ton aux Transmusicales de décembre 2022, et leur premier disque confirme que l’on tient en ces recycleurs du model déjanté des prétendants au trône laissé vacant par les aînés. 

Tshegué, Bantou mentale, Congo punk et transe hérétique

Ce ne sont pas les seuls « Congo combos » à avoir mis en alerte le rendez-vous rennais :  à titre d’exemple, Tshegue, l’ovni musical qui porte le surnom de sa chanteuse et fondatrice, Faty Sy Savanet. Née à Kinshasa, atterrie à neuf ans en banlieue parisienne, elle met une sérieuse claque aux baffles en 2017. Depuis, son phrasé rauque and soul, rehaussé de rythmiques épileptiques aux confins de la transe tribale, a explosé. Afro-punk ? Congo storage ? Voodoo trash ? Inutile de vouloir accoler une étiquette certifiée conforme pour ce duo hors-norme. « On ne veut pas rentrer dans les codes. Pas query d’être ceci ou cela. Pas besoin de se justifier ! On aime le rock, le hip-hop, la soul, le funk, le cubain. » À tout prendre, on parlera de sons viscéralement cradi-modernes, qui vont puiser au plus profond des musiques racines pour en tirer des tourneries qui vrillent, et retournent les clichés. Noir et blanc, in & out, arty et catchy, DIY et ghetto blaster, minimal et dense, solaire et sombre, brut mais sophistiqué, spirituel et sauvage… 

Dans un registre « voisin », il y eut aussi Bantou Mentale, deux ans plus tôt aux Transmusicales. « C’est un groupe un peu taré qui aurait pu exister en 1978, aux croisement de cultures, dans un flux urbain qui accouche d’une aventure vers une musique de l’ailleurs. Rien à voir avec les clichés ethno-touristiques! », affirmait sans fard Physician L, le producteur qui se distingua juste avant avec le horrible Mbongwana Star, pour qualifier le son – mi future funk mi submit punk – de cette contrebande different unissant le batteur ambianceur Cubain Kabeya, un pur de Kin qui fut des délires tradi-modernes et le guitariste franco-congolais Chicco Katembo, ex de la galaxie Employees Benda Bilili. À cette rencontre du troisième sort, s’ajoute la voix d’Apocalypse, un élève de l’orchestre Koffi Olomide. À la clef un truc basé à la station Château-Rouge, le quartier de Paris qui rappelle celui de Matonge à Kinshasa. « Il y a des petits maquisards et des bars, des sapeurs et des voleurs, des mamans qui gèrent le enterprise et la police qui est entrée dans le jeu », s’amusait Cubain. « C’est tout une faune avec une incroyable énergie ! » Celle-là même qui infiltrait la transe, souvent tellurique parfois ésotérique, de ce projet hors zone de confort. 

Jupiter Bokondji, le général rebelle du bofenia rock

Dans cette revue d’effectifs, forcément incomplète, unattainable de ne pas revenir sur le cas de Jupiter Bokondji qui se révéla voici vingt ans sous nos tropismes après avoir été le personnage axial de La Danse de Jupiter. Sur fond de percussions bricolées, de hip-hop cabossé et de rumba customisée, les réalisateurs Renaud Barret et Florent de la Tullaye dressait un état des lieux de Kinshasa dans ses zones d’ombre. On y découvrait alors ledit « Général rebelle ». Épaulettes rouges sur veste russe éreintée, il entendait tel un Don Quichotte lui aussi s’opposer au tout puissant ndombolo qui agite les fesses de la jeunesse. Depuis celui qui naquit en 1963 à Kinshasa et vécut les années 1970 à Berlin fait autorité, portant la parole de la « génération têtue, génération sacrifiée, génération consciente », selon ses propres termes. Sa formule ? Le bofenia rock, « une musique de recherche » brassant toutes les influences qui traversent son esprit. Avec Okwess («la bouffe» en kimbunda), attelage d’aventuriers du son congolais qu’il a fondé en 1990, il s’est peu à peu bâti une identité hors-norme qui n’est pas sans écho avec ses cadets qui bidouillent un son décadré de tout cliché. « Sortir du néant ou presque, ça m’a permis d’aller au fond des choses. Sinon, je ne serais qu’un imitateur, un musicien. Moi je suis un artiste, je créé mon chemin, et je sais bien que ça prend toujours du temps avant d’être compris. » 

Disque après disque, Jupiter fait référence désormais en Europe sans abandonner son terreau natal, qui fertilise son sillon authentic. Voilà pourquoi Jupiter consacre une partie de son énergie désormais aux « petits », à travers sa construction Univers Jupiter, basée à Lemba Terminus, une pépinière qui abrite de jeunes groupes : Arobase et Biakudja, Pic-Pic Wawa et Bankos, mais aussi Nelly, une chanteuse qui fréquenta Bebson de la rue et son neveu Yende, bassiste qui mène son propre délire, style voodoo baby. « Cet artiste très inspirant est comme un grand frère, avec la même énergie que nous », insiste Aïcha, l’ex voix qui mitraillait au micro des décapants Fulu Miziki avec qui il a cosigné une chanson, Afrique sai sai (« la joie de l’Afrique », tout un programme). Fidèle à son désir de futur, Jupiter espère épargner les années de galère que lui s’est cognées à ces combos qui divergent du mainstream made in Congo. « Le retour aux sources de l’infini, je te le dis. Ils sont l’avenir de la révolution musicale. Ces petits Jupiter sont plus forts que moi. Avec eux, nous allons brûler le monde ! » En tout cas, c’est le souhait de celui qui vient de publier Ekoya, « Ça viendra » en lingala. Un vœu pieux pour un combine des plus curieux, du funk déglingué au ndombolo customisé, avec notamment Soyi Nsele, chanteuse de l’ethnie Mongo.

Konono N°1, Kasaï All Stars et Bony Bikaye, les pionniers post-modernes

Décidément cette science du grand détournement est porteuse d’espoirs tout comme elle n’est pas nouvelle dans la bruissante capitale congolaise. Depuis le mouvement des tradi-modernes, dont on peut se faire une juste idée avec Kinshasa 1978, compilation d’inédits parus voici une dizaine d’années sur Crammed, c’est même devenu un classique pour les chercheurs de sons. Sur zone, les grooves à base d’devices faits maison et d’amplification aléatoire se sont dégoté un nom approprié : musique de recherche. Tout est dit. 

« Konono N°1 a mis un coup de pied dans la fourmilière en mettant leurs likembés sur de gros amplis saccagés », stigmatise Renaud Barret qui en connaît un rayon sur le sujet. Outre le groupe fondé par Mingiedi Mawangu qui, quittant sa région du Bacongo pour s’installer dans la capitale congolaise, avait bricolé un système d’amplification à partir de matériel de récupération afin d’électrifier son likembé qui lui vaudra d’être comparé à Kraftwerk, Lee Perry, Jimi Hendrix ou encore Miles Davis – joli quartet de tête –, il y eut le Kasaï Allstars, un collectif regroupant environ 25 musiciens provenant de cinq groupes, tous originaires du Kasaï mais issus de cinq ethnies différentes, dont chacune possède sa propre tradition, sa propre langue et ses propres traditions musicales, considérées comme incompatibles jusqu’à ce que ces artistes décident d’unir leurs forces. Là encore, le son tout à la fois sophistiqué et sauvage saura séduire bien au-delà de leur terroir d’origine. 

Pionnier en la matière, Vincent Kenis, guitariste tout en distorsion d’Aksak Maboul et traqueur de sons pour le label belge Crammed, estimait dès 2008 que « tout a commencé à l’époque du match Ali-Foreman, en 1974, qui coïncidait avec la grande campagne d’authenticité lancée par Mobutu, sur le modèle de Sékou Touré. Il y a eu une floraison d’orchestres, qui ont enregistré des 45-tours. Ce n’est pas par hasard si, l’an dernier lors de la remise du trophée BBC à Konono No 1, Hugh Masekela qui était le présentateur de la cérémonie s’est souvenu qu’en 1974 il y avait des orchestres, comme eux, à chaque carrefour de Kinshasa. » Une dizaine d’années plus tard, Vincent Kenis sera aux manettes de l’aventure de Zazou Bikaye, un morceau d’histoire avec le cultissime recueil Noir et blanc, réunissant Hector Zazou et Bony Bikaye. Ce dernier, Congolais, n’en était pas à son d’essai avec ce succès. Né dans le Kasaï et grandi dans le Kinshasa post-indépendance tcha-tcha-tcha, il avait en tête depuis un bail de « faire se rencontrer les voix pygmées, ou du moins africaines, avec les ideas développés par l’Américain Morton Subotnick, le premier artiste qui a enregistré avec des machines ». En clair, lui aussi avait l’instinct de bidouiller une bande originale à des années lumières des kilomètres de sons téléguidés. 

Sûr de sa foi en des lendemains qui peuvent dézinguer sacrément et swinguer autrement, Bony Bikaye proposera même en 1978 au secrétaire d’Etat à la Voix du Zaïre et le directeur d’Air Zaïre de refaçonner l’habillage musical du pays. Autrement dit de quitter l’affect des Franco, Rochereau qui trustent alors les ondes… Las, après un mois, le malentendu n’aura que trop duré pour celui qui était fan de Stockhausen, Pierre Henry, autant de gars qui avaient expérimenté à la radio. L’avenir était ailleurs pour cet atypique, comme pour la plupart de ces expérimentateurs, qui ont trouvé la plus puissante caisse de résonance, bien trop loin du Congo.



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