Guitariste et chanteur du groupe Aswat Almadina, Ibrahim Ibn Albadya a fui le Soudan après le déclenchement de la guerre, le 15 avril 2023. Le songwriter vit depuis en exil au Kenya. Ses chansons elles, continuent de véhiculer la mémoire et les espoirs d’un pays à reconstruire. Le jeune musicien parle pourtant rarement des raisons qui l’ont poussé à quitter son pays : “en vrai, je n’en parle à personne”, dit-il. “Je trouve que le passé peut agir comme un fardeau, un poids, une pierre qui encombre la route et la rend infranchissable.” Ibrahim lui, préfère avancer.
Dans sa ville assiégée, Ibrahim a passé deux mois terré dans son studio. Mais, comme des hundreds of thousands de Soudanais, Ibrahim a fini par fuir Khartoum. À Addis-Abeba en Éthiopie, puis à Nairobi. C’est là, dans le calme de son nouveau logis kenyan, qu’il se souvient de ces terribles semaines : “nous n’avions pas de nourriture, personne n’avait accès aux hôpitaux. Les cadavres jonchaient les rues. Tant de morts. C’était la folie.” Pourtant, même sous les bombes, la musique d’Ibrahim a survécu. L’homme est le entrance man d’Aswat Almadina – “Les voix de la cité”, un groupe entre pop-rock et sonorités traditionnelles, formé en 2014.
Composé de musiciens issus des quatre cash du Soudan, le combo est rapidement devenu le porte-voix et la bande originale de la révolution de 2018, qui a vu la chute du dictateur Omar el-Béchir, après 30 ans au pouvoir : “il n’y a pas une seule personne au Soudan qui ne nous ait pas entendus à ce moment-là” déclare fièrement Ibrahim. Chômage des jeunes, corruption, injustice sociale… Les chansons d’Aswat Almadina “évoquent les difficultés quotidiennes du peuple soudanais. De fait, beaucoup de nos messages étaient repris par les manifestants. Les gens scandaient nos paroles dans les rues.” Ibrahim marque une pause avant d’ajouter : “Aussi puissantes ou inspiratrices qu’aient pû être nos paroles, notre however n’a jamais été de jouer de la musique contestataire ou révolutionnaire. Nous sommes des artistes avant tout, c’est la beauté du quotidien des gens que nous cherchons à atteindre.”

Piégé dans son studio d’enregistrement
Un devenir d’artiste qui s’est effondré au second où les Forces de soutien rapide (RSF), dirigées par Hemedti, prennent le contrôle d’une grande partie de Khartoum et s’installent dans les quartiers résidentiels de la capitale. Alors que les forces armées soudanaises perdent le contrôle de la ville, des centaines de milliers de civils s’y trouvent piégés, dont Ibrahim. Durant les deux premiers mois de la guerre, Ibrahim va alors vivre dans son studio, “une grande villa remplie d’amplis, de batteries, de saxophones, de matériel d’enregistrement, avec une belle assortment de guitares et de basses” se souvient-il. Impuissant, il assiste, jour après jour, à la destruction de Khartoum par sa fenêtre : “j’ai décidé que je ne pouvais pas rester silencieux.” » Accompagné d’un ami musicien, il vont composer ensemble “A possibility for Peace” : “cette chanson a été entièrement enregistrée à distance, en échangeant de morceaux de fichiers chaque fois que le courant revenait, entre deux bombardements.”
Finalement, Ibrahim va entamer un exode de plusieurs milliers de kilomètres. Pour la ville de Gedaref d’abord, à l’est du pays, avant de traverser la frontière pour rejoindre l’Éthiopie, puis Nairobi au Kenya. Tous les membres d’Aswat Almadina se sont eux aussi dispersés : “certains sont aujourd’hui en Égypte, d’autres ont fui aux Émirats arabes unis” explique Ibrahim. Lui a été le dernier à partir, emportant uniquement quelques vêtements, un sac à dos, un ordinateur transportable et sa précieuse carte son, objects d’une autre vie, qu’il preserve aujourd’hui encore dans sa maison de Nairobi.
“La musique ? Un pouvoir qui vient du peuple”
Tout au lengthy d’une décennie de musique, construite au Soudan, et qui, malgré l’adversité, se poursuit désormais en exil à Nairobi, la vocation d’Ibrahim est restée claire : “la musique, le fait d’être musicien, ce n’est pas seulement un métier. Artiste, ce n’est pas un état, ni un statut, c’est un rôle. C’est une vocation. C’est un pouvoir. Ce pouvoir, il nous vient du peuple. Une fois que vous avez compris cela, vous ne pouvez plus créer de façon aléatoire, juste au hasard, sans responsabilité. Chaque chanson est une décision, une responsabilité.”
Dans le climat social et politique ultra-répressif qui régnait sous le régime d’Al-Bashir, unimaginable de porter la voix ainsi que des critiques à l’égard du régime. Pour affronter le pouvoir, les membres Aswat Almadina ont appris s’exprimer par métaphores interposées : “nous avons dit les choses de manière créative, indirectement, à l’aide d’pictures.” C’est le cas du morceau Silsil Salwa, qui raconte – en apparence – l’histoire easy d’une fille nommée Salwa, et d’un collier : “en fait, les paroles contenaient différents degrés d’interprétation” se souvient Ibrahim. “Cette chanson traitait d’amour, mais aussi de corruption et de résistance.”
Malgré un travail de composition “à couvert”, la musique d’Aswat Almadina n’a pas été épargnée par la répression de l’État. Détenu à plusieurs reprises, Ibrahim a été battu et a reçu des menaces de mort de la half des forces de sécurité de Bashir. Ses concert events ont été annulés et souvent sabotés : “ils ont essayé de nous faire taire, mais ils n’ont pas pu empêcher notre musique d’atteindre son public.”
Aswat Almadina est le premier groupe à avoir effectué une tournée au Soudan : “onze jours dans un bus, à jouer sur les locations publiques des villes, dans les gares routières et même dans les aéroports” nous explique le chanteur. “Et puis, pas seulement les villes finalement”, se souvient-il. “Nous nous sommes rendus dans de nombreux états, parfois très reculés du pays. Nous y avons apporté la musique aux habitants. Jamais je n’oublierai cela.”

Un devenir dans l’exil
Des centaines de vendeurs ambulants vêtus de jalabiyas claires tiennent des d’étals à Nairobi West, vaste quartier de la ville où les communautés soudanaises sont installées depuis longtemps. C’est là qu’habite Ibrahim, dans une maison à deux étages, dont les murs du salon sont tapissés d’devices de musique. Assis sur son canapé, le chanteur allume une cigarette. Il choisit ses mots avec consideration “conscient de leur poids, de leur portée, de la responsabilité qu’ils portent.” Ibrahim sait qu’il ne retournera pas au Soudan : “je ne reviendrai pas en arrière”, confie-t-il. “J’ai reconstruit ma vie plus d’une fois grâce à la musique -, mais je suis épuisé . Finalement, la guerre n’aura été que la cerise sur le gâteau. Avant que le conflit n’éclate, il y a des années d’efforts et d’espoir anéantis. Je suis fier de ce que nous avons fait, mais je ne peux pas perdre plus d’années à essayer à nouveau. Désormais, Nairobi est ma nouvelle base” poursuit Ibrahim. “Dès mon arrivée au Kenya, je me suis mis à travailler à nouveau. J’avais quelques relations dans la musique, ce qui m’a permis de composer à nouveau.”
Concert events dans des cafés, événements musicaux… Ici, Ibrahim collabore régulièrement avec la scène locale. Et s’y taille d’ailleurs une belle place. Pour autant, il n’oublie pas où poussent ses racines : “même si je compose désormais en exil, loin de mon pays, la guerre et la nécessité de tout reconstruire à chaque fois ont changé pour toujours ma façon d’écrire et de jouer. Ma musique est toujours faite par et pour le peuple soudanais.”
L’âme du peuple soudannais, un patrimoine à préserver
Les conséquences de la guerre au Soudan sont incommensurables. Volontairement ignorée par la communauté internationale, la violence des crimes de guerre qui y sont perpétrés est “sans précédent” par les Nations unies. La “plus grande crise humanitaire au monde” est dûe à une véritable “guerre contre la inhabitants”, qui a jeté 30 hundreds of thousands de Soudanais en state of affairs de détresse humanitaire. À l’Ouest du pays, dans la région du Darfour, outre des cas de famines, l’utilisation des violences sexuelles comme arme de guerre par les belligérants soudanais est devenue systémique. Le Soudan est effacé. L’identité, la tradition de son peuple également : “réduits au silence, contraints de fuir, les artistes disparaissent” commente Ibrahim Ibn Albadya. “Nous sommes des messagers, si nous nous évanouissons, l’absence sera horrible. Mais je sais que quelqu’un viendra, toujours. D’une façon ou d’une autre, une nouvelle génération jaillira et portera le message.”

En attendant que l’espoir renaisse au Soudan, l’heure est, pour Ibrahim, à l’archivage musical. Depuis son arrivée à Nairobi, il collabore avec la plateforme en-ligne Safeguard Sudan’s Dwelling Heritage, vaste projet de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel ou vivant soudanais. Dans ce cadre communautaire, porté entre autres par le Département de la Tradition, des Médias et du Sport du gouvernement britannique, le musicien répertorie et documente les devices traditionnels de son pays : “il s’agit d’une bibliothèque numérique où les producteurs peuvent accéder à des enregistrements que j’ai réalisé de bongo, de rababah ou du tambourin traditionnel, le daloka.”
Essentiel, ce travail de préservation est aussi couplé à l’accompagnement de l’émergence d’une nouvelle génération. Une nouvelle génération qui résonne de plus en plus avec un nom, le zanig. Un style hyper-populaire, vibrant, basé sur le synthétiseur – en général, l’emblématique Technics 2000 – dont l’affect s’est étendue à une vitesse fulgurante ces dernières années, au Soudan : “pour moi, le zanig est une musique révolutionnaire, jeune et profondément enracinée dans les rythmes africains. Le zanig est essentiel à notre pays, parce qu’il le connecte justement à nouveau avec son africanité. Ce fashion a été beaucoup critiqué à l’époque, mais son influence sur la jeunesse soudanaise a été considérable” conclut déclare le frontman d’Aswat Almadina, qui a beaucoup intégré de zanig dans ses chansons d’alors.
Présent de façon attentive au Soudan depuis le Coup d’État de 2019, PAM | Pan African Music livrait en 2022 Gidam (jusqu’au bout), un movie documentaire d’Arthur Larie et Bastien Massa. L’année suivante, nous présentions le court docket documentaire dédié au projet Tonjela, qui vise à recueillir et à valoriser l’immense patrimoine musical du pays, dans toute sa diversité. Au Soudan comme ailleurs, la musique est politique et sociale.

